En Suisse, la protection de l’enfant et de l’adulte repose sur une institution centrale : l’APEA. Créée en 2013, elle intervient lorsque des personnes vulnérables — enfants en danger, adultes en difficulté — sont menacées dans leur intégrité physique, psychique ou sociale. Ce Recto décrypte son fonctionnement, ses pouvoirs, ses garde-fous et les défis auxquels elle fait face.
1. Qu’est-ce que l’APEA ?
1.1 Une institution post-2013
Le 1er janvier 2013, le droit suisse de la protection de l’enfant et de l’adulte a connu sa plus importante réforme depuis 1907. L’ancien droit des tutelles a été remplacé par un corpus moderne, centré sur l’autodétermination et la proportionnalité des mesures. Les APEA (autorités de protection de l’enfant et de l’adulte, KESB en allemand) ont remplacé les anciennes autorités tutélaires communales.
La Suisse compte 124 APEA réparties entre les cantons. Selon le canton, l’APEA peut être un tribunal (dans 6 cantons) ou une autorité administrative (dans 20 cantons). Environ 2’000 spécialistes y travaillent — travailleurs sociaux, juristes, psychologues — et, sur mandat de l’APEA, environ 4’000 curateurs professionnels et 28’000 curateurs privés accompagnent les enfants et les adultes vulnérablesCOPMA.
1.2 Les missions
Le Code civil (art. 440 ss CC) définit le cadre d’intervention de l’APEA. Ses compétences couvrent deux domaines :
- La protection de l’enfant : lorsque les parents ne veulent pas ou ne peuvent pas remplir leurs obligations et que le bien de l’enfant est menacé (art. 307 ss CC), l’APEA ordonne des mesures comme la curatelle éducative, le retrait de garde ou le placement.
- La protection de l’adulte : pour les personnes frappées d’une incapacité de discernement, souffrant de troubles psychiques, de dépendances ou de difficultés à gérer leur quotidien (art. 388 ss CC), l’APEA peut instituer une curatelle, un mandat pour cause d’inaptitude ou, en dernier recours, un placement à des fins d’assistance.
L’APEA n’intervient pratiquement jamais de sa propre initiative, mais presque toujours à la suite d’un signalement. Pour les enfants, ces signalements proviennent le plus souvent de la police ou des parents ; pour les adultes, ils émanent en premier lieu des proches (24 %), tandis que dans 22 % des cas, c’est la personne concernée elle-même qui demande de l’aideRTS, sept. 2025.
2. Les pouvoirs de l’APEA
L’APEA dispose d’un éventail de mesures graduées, allant du simple conseil éducatif jusqu’au retrait complet de l’autorité parentale.
2.1 Les mesures de protection de l’enfant (art. 307-317 CC)
- Mesures d’assistance éducative (art. 307 CC) : recommandations, injonctions, désignation d’une personne qualifiée pour conseiller et soutenir les parents.
- Curatelle de surveillance du droit de visite : mesure la plus fréquente (43 % des mesures de protection de l’enfant en 2024), elle vise à favoriser la médiation entre parents en conflit et à garantir le maintien des contacts entre l’enfant et ses parentsRTS, sept. 2025.
- Curatelle éducative (art. 308 CC) : désignation d’un curateur pour accompagner les parents dans l’exercice de leurs responsabilités.
- Retrait de la garde (art. 310 CC) : lorsque le développement de l’enfant est compromis et que les parents ne peuvent y remédier, l’APEA peut placer l’enfant auprès de proches, dans une famille d’accueil ou en institution.
- Retrait de l’autorité parentale (art. 311-312 CC) : mesure exceptionnelle, réservée aux situations les plus graves (maltraitance grave, incapacité durable des parents). Si l’autorité parentale est retirée aux deux parents, l’APEA nomme un tuteur en vertu de l’art. 327a CC pour prendre légalement les décisions médicales, scolaires et administratives à leur placeJuriup, 2026.
2.2 Les mesures de protection de l’adulte (art. 388 ss CC)
Pour les adultes, l’APEA peut instituer une curatelle d’accompagnement, une curatelle de représentation, une curatelle de gestion du patrimoine ou, en dernier recours, un placement à des fins d’assistance. La curatelle de représentation reste la mesure la plus fréquente, concernant 86 % des cas en 2023REISO, sept. 2024.
3. Les garde-fous et recours
L’APEA n’est pas toute-puissante. Son action est encadrée par des principes légaux stricts et par des droits accordés aux personnes concernées.
3.1 Le droit d’être entendu (art. 314a CC)
L’enfant est entendu personnellement et de manière appropriée par l’autorité de protection ou par le juge (art. 314a al. 1 CC). Ce droit découle de sa personnalité juridique et sert à la fois l’établissement des faits et l’expression de son point de vueTF 5A_74/2024. L’art. 12 de la Convention des droits de l’enfant (CDE-ONU) garantit également ce droit à tout enfant capable de discernement, présomption établie dès que l’enfant peut exprimer son opinionUniversité de Genève, 2022.
3.2 Les principes de subsidiarité et de proportionnalité
L’article 389 CC impose à l’APEA de choisir la mesure la moins incisive possible (principe de subsidiarité) et d’accompagner les personnes concernées sans les priver de leur responsabilité personnelle (principe de complémentarité). L’aide est toujours adaptée aux besoins et à la situation des personnes concernées — c’est le principe de la « mesure sur mesure »Genève, TPAE.
3.3 Le recours (art. 450a et 450b CC)
Les décisions de l’APEA peuvent être contestées. Le recours peut être formé pour trois motifs (art. 450a CC) : violation du droit, constatation fausse ou incomplète des faits pertinents, et inopportunité de la décision. Le délai de recours est de 30 jours à compter de la notification de la décision (art. 450b al. 1 CC). Dans le domaine du placement à des fins d’assistance, ce délai est réduit à 10 jours (art. 450b al. 2 CC)Code civil suisse, art. 450b.
3.4 La médiation (art. 314 al. 2 CC)
Depuis le 1er janvier 2013, l’art. 314 al. 2 CC invite expressément les APEA à encourager la médiation familiale. Cet outil permet de désamorcer les conflits parentaux sans passer par des mesures de protection contraignantesUniversité de Genève, 2022. À Berne, le recours accru à la médiation a permis de réduire de moitié le nombre de nouvelles curatellesRTS, sept. 2025.
4. Les chiffres clés
Les statistiques de la Conférence en matière de protection des mineurs et des adultes (COPMA) montrent une sollicitation croissante des APEA.
| Année | Personnes sous mesures | Évolution | Enfants (mineurs) | Adultes |
|---|---|---|---|---|
| 2022 | 149’465 | — | 46’135 | 103’330 |
| 2023 | 154’981 | +3,7 % | 49’132 (+6,5 %) | 105’849 (+2,4 %) |
| 2024 | 158’934 | +2,6 % | — | — |
En 2024, 158’934 personnes faisaient l’objet de mesures de protectionRTS, sept. 2025. La protection de l’enfance a connu une augmentation particulièrement marquée en 2023 avec +6,5 % de cas supplémentaires, portant le total des mineurs concernés à 49’132. Diana Wider, secrétaire générale de la COPMA, expliquait que cette hausse est notamment liée à l’accroissement des curatelles pour les requérants d’asile mineurs non accompagnés et à la multiplication des procédures judiciaires nécessitant la nomination de représentants légaux pour les enfantsREISO, sept. 2024.
La hausse n’est toutefois pas uniforme. En 2024, treize cantons ont enregistré un recul des mesures de protection de l’enfant, possiblement grâce à l’introduction de solutions de soutien volontaire. Comme le souligne Diana Wider : « Plus les services de conseil volontaires sont développés dans un canton, moins les mesures de l’APEA sont nécessaires. »RTS, sept. 2025.
5. Les défis et critiques
Malgré un bilan globalement positif, le travail des APEA fait face à des difficultés structurelles et à des critiques récurrentes.
5.1 Des ressources sous tension
La progression constante du nombre de dossiers (+3,7 % en 2023, +2,6 % en 2024) met les APEA sous pression. Dans le canton de Vaud, un rapport de la Cour des comptes publié en décembre 2025 pointe la nécessité de renforcer l’encadrement socio-éducatif et de réduire le turn-over des assistants sociaux de la Direction générale de l’enfance et de la jeunesse (DGEJ). Le rapport relève notamment que la disponibilité des ASPM (assistants socio-éducatifs de protection des mineurs) doit être améliorée de toute urgenceCour des comptes VD, déc. 2025.
5.2 Disparités cantonales
Les 124 APEA sont organisées de manière très variable selon les cantons. Certaines sont des autorités judiciaires, d’autres des autorités administratives. Le nombre d’APEA par canton varie de 1 à 12. Cette hétérogénéité entraîne des différences dans la pratique, le degré de professionnalisation et les moyens allouésCOPMA.
Les cantons romands ordonnent en général plus de mesures de protection de l’enfant que leurs homologues alémaniques, une disparité qui interroge les expertsRTS, sept. 2025.
5.3 Opacité et critiques initiales
L’Office fédéral de la justice (OFJ) reconnaît que le nouveau droit de la protection de l’enfant et de l’adulte, entré en vigueur en 2013, « fait l’objet de vives critiques » depuis sa créationOFJ. Le Parlement a adressé plusieurs postulats au Conseil fédéral pour examiner diverses questions, notamment l’implication des proches dans les procédures et le renforcement de l’autodétermination des personnes concernées. Un avant-projet de modification du Code civil a été mis en consultation en février 2023 pour répondre à ces critiquesConseil fédéral, fév. 2023.
Malgré ces critiques, le Conseil fédéral estime que le nouveau droit « a fait ses preuves dans l’ensemble » et que « le travail des APEA est aujourd’hui largement considéré comme étant professionnel, approprié et cohérent »Conseil fédéral, fév. 2023.
6. Une institution en constante évolution
Le cadre légal continue d’évoluer. Le projet de loi FF 2026 37, mis en consultation début 2026, vise à approfondir la professionnalisation des APEA et à améliorer la coordination intercantonale dans ce domaine sensible. Par ailleurs, dès le 1er janvier 2024, l’obligation d’information des APEA a été étendue aux mesures de protection touchant des adultesFF 2026 37.
En conclusion, l’APEA demeure, pour les familles confrontées à la complexité et à la lourdeur des procédures judiciaires, un acteur essentiel de la protection des personnes vulnérables en Suisse. Sa mission est délicate : intervenir quand il le faut, mais pas plus que nécessaire. C’est ce point d’équilibre que les réformes en cours tentent d’atteindre.
Sources
- Code civil suisse, art. 307–317 (protection de l’enfant), 388–398 (protection de l’adulte), 440 ss (organisation des APEA). Fedlex [Source officielle]
- Code civil suisse, art. 450a–450b (recours). Texte officiel [Source officielle]
- Conférence en matière de protection des mineurs et des adultes (COPMA). Statistiques des APEA 2023–2024. kokes.ch [Source officielle]
- RTS — Radio Télévision Suisse (septembre 2025). « Hausse des cas traités par les autorités de protection de l’enfant et de l’adulte en 2024 ». rts.ch [Source médias]
- REISO — Revue d’information sociale (septembre 2024). « Hausse record des mesures de protection en Suisse ». reiso.org [Source spécialisée]
- Office fédéral de la justice (OFJ). « Droit de la protection de l’enfant et de l’adulte ». bj.admin.ch [Source officielle]
- Conseil fédéral (février 2023). « Droit de la protection de l’adulte : renforcer la solidarité familiale et le droit à l’autodétermination ». bj.admin.ch [Source officielle]
- Tribunal fédéral — 5A_74/2024 (janvier 2025). Audition d’enfant, art. 314a CC. droitdesfamilles.ch [Jurisprudence]
- Cour des comptes du canton de Vaud (décembre 2025). « Audit de suivi — Protection des mineurs par la DGEJ ». cdc-vd.ch [Source officielle]
- Juriup (avril 2026). « Retrait de l’autorité parentale en Suisse : loi et motifs ». juriup.ch [Source juridique]
- Université de Genève (Marison, 2022). « L’exhortation à la médiation de l’art. 314 al. 2 CC par les APEA ». archive-ouverte.unige.ch [Source académique]
- Feuille fédérale FF 2026 37. « Message relatif à la modification du Code civil suisse — professionnalisation des APEA ». fedlex.admin.ch [Source officielle]
- République et canton de Genève. « L’APEA, une autorité pour accompagner et protéger ». ge.ch [Source officielle]
Passez à l’action : Cet article vous a présenté le cadre légal. Découvrez maintenant notre guide pratique sur la procédure de signalement APEA.
→ Accéder au guide
À lire aussi
- Signalement APEA : procédure et droits des parents — Guide pratique (Verso)
- 2026 : tous les changements pour l’Aide sociale à l’enfance — Analyse (Recto)
© 2026 Recto-Verso // rectoverso.online — Article · Recto — Analyse basée sur des sources officielles et publiques vérifiées. Ne constitue pas un avis juridique. Reproduction partielle autorisée avec mention de la source.